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Karol Wojtyla m’a sauvé la vie

par Mildrède Prové

publié le mercredi 15 décembre 2004

En février 1945, Edith Zirer, qui avait 13 ans est près de s’évanouir d’épuisement, voire de mourir, dans une petite gare polonaise. Un jeune homme de 25 ans s’approche d’elle, lui apporte du thé chaud, un peu de fromage et de pain, l’aide à manger et la porte jusqu’à destination. C’est Karol Wojtyla, encore séminariste, mais elle le prend pour un prêtre parce qu’il vient de recevoir la tonsure.

Cette histoire s’est passée en un froid matin, au début de fèvrier 1945. Les troupes allemandes s’étaient retirées de Cracovie en janvier, l’Armée rouge était arrivée. Jeune juive, elle ne réalisait pas encore qu’elle était la seule survivante de sa famille au massacre nazi. Elle fut portée par un grand et fort jeune séminariste (qu’elle appelle « prêtre », mais il ne sera ordonné que le 1er novembre 1946) de 25 ans, qui ne lui demanda rien, mais lui donna seulement un rayon d’espoir. Elle disait que maintenant ce « prêtre » est « évêque de Rome » et elle voulait le remercier personnellement, après toutes ces années. « Juste quelques remerciements en polonais pour ce qu’il a fait, pour lui dire que je ne l’ai jamais oublié ».

DE HASSAK A HAIFA Aujourd’hui, elle a 68 ans, elle habite à Haïfa avec son mari Yohannan. Ils ont deux enfants, un fils et une fille, et cinq petits enfants. Elle s’est construit une nouvelle vie en Israël où elle a émigré en 1951, souffrant encore des séquelles de la tuberculose et des horribles souvenirs de la guerre qui hantent son sommeil. Elle a gardé son histoire secrète pendant toutes ces années. Mais lorsque Karol Wojtyla fut élu pape en 1978, elle commença à penser que le moment était venu de parler, pour manifester sa gratitude. Et en 1998, elle a parlé aux journalistes dans l’espérance de pouvoir dire « merci » de vive voix.

LES UNIFORMES NUMEROTÉS En effet, à l’époque la libération ne garantissait pas la survie des anciens prisonniers, terriblement épuisés. « Le 28 janvier 1945, raconte-t-elle, des soldats Russes libérèrent les prisonniers du camp de concentration de Hassak, où j’avais été emprisonnée pendant presque, à travailler dans une usine de munitions. J’étais confuse et malade, au lit. Deux jours plus tard, j’arrivais à une petite gare entre Chestochowa et Cracovie. J’étais convaincue que mon voyage allait s’achever là. Je suis tombée par terre dans un coin d’un grand hall où des dizaines de réfugiés avaient été rassemblés ; beaucoup d’entre eux portaient encore leurs uniformes numérotés des camps de concentration.

IL M’A APPORTE DU THÉ CHAUD Mais c’est au moment où elle croit sa fin venue qu’elle est secourue par un jeune séminariste. « C’est là que Wojtyla m’aperçut », dit-elle. Il vint à moi avec une grande tasse de thé, la première boisson chaude depuis des semaines. Ensuite, il m’a apporté un peu de fromage et de pain noir polonais : divin ! Mais je ne voulais pas manger, j’étais trop fatiguée. Il m’a fait manger. Je lui ai dit mon nom, et lui m’a donné le sien, m’a dit qu’il était de Wadowice et qu’il allait à Cracovie. J’ai essayé de me lever, mais je suis retombée. Alors, il m’a pris dans ses bras et m’a portée tout au long du chemin jusqu’ au convoi pour Cracovie. Son nom est demeuré inscrit dans mon souvenir de façon indélébile. Pendant ce temps, la neige tombait. Je me souviens de sa veste brune, de sa voix tranquille qui me parlait de la mort de ses parents et de son frère, de la solitude qu’il vivait, de la nécessité d’accepter la souffrance et de lutter pour vivre ».

MAIS J’AI PRIS PEUR Ensuite, ils atteignirent le convoi qui devait emporter les réfugiés vers l’Ouest. Edith rencontra une famille juive qui la mit en garde : « Fais attention : les prêtres essayent de convertir les enfants juifs ». Elle prit peur et se cacha derrière des pots à lait. « Il m’a cherchée et appelée. C’était la première fois depuis longtemps que j’entendais appeler mpn nom et non un numéro. C’est seulement après que j’ai compris qu’il voulait seulement m’aider. Et j’aimerais lui dire cela personnellement ». Elle l’a fait ce matin, à Yad vaShem. Elle n’avait plus peur. Elle souhaite que Karol Wojtyla ait son arbre dans l’allée des justes du Mémorial.



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